Herbie encore !
Le hasard a fait que nous étions en train d’écouter en boucles serrées l’acid Dis Is Da Drum (1994), lorsque tomba la nouvelle d’un concert de Herbie Hancock le 10 octobre, à Paris, salle Pleyel. Soit l’un des plus beaux disques à ce jour recensés, basses et clavier au summum de leur jazz art electro-funk somptueusement abâtardi, pour grooves mortels, intérieurs, entraînants. Comme Charles Denner aux yeux des filles dans l’Homme qui aimait les femmes affichait «un regard d’assassin» spectral intermittent, Hancock pratique sans répit la tuerie mélodique. Auprès d’un public exponentiellement ample, jusqu’à la sortie incluse de River : The Joni Letters, qui vient de recevoir deux Grammy Awards, dont celui d’«album de l’année 2008» - toutes catégories confondues, oui. Première fois qu’un CD de jazz remporte ce prix hors de prix depuis… 1964. Quarante-quatre ans de diète spécialisée, pour un hommage à Joni Mitchell, qui chante en personne sur l’un des titres élégiaques, à l’instar de Leonard Cohen, Tina Turner ou Nora Jones.
Montre.Beaucoup trop chers à promener hors des Etats-Unis, aucun de ces spécimens ne déboulera en scène sur l’actuelle tournée française, à la différence de James Genus (basse), Terence Blanchard (trompette - les BO de Spike Lee), Lionel Loueke (guitare), le Français Grégoire Maret (harmonica, repéré aux côtés de Chick Corea, Cassandra Wilson) et Scott Kendrick (batterie). A vue de nez, la promesse d’un live période surboostée Herbie Hancock & The Headhunters, plus les classiques (dont son préféré à lui, Maiden Voyage), qu’on est à même d’embrasser d’un bloc vu la sortie automnale concomitante de Then & Now : The Definitive Herbie Hancock.
Coup de veine circonstanciel, il s’agit de la toute première anthologie d’une carrière d’artiste multiprimé et blindé aux as qui, un soir brut de champagne millésimé, nous avouait entre quatre-z-yeux qu’il était aussi «un homme d’affaires avisé», négociant rationnellement, de sa chambre d’hôtel lémanique où Nabokov aurait pu remourir, entre deux stases d’élévation zen. Il venait de se faire offrir par un sponsor inculte et obligé quelques montres de calibre conséquent, dans les backstages ultracadrés du Montreux Jazz Festival. Voilà donc un individu qui sait se faire payer en «money-Hancock». Ajoutant et prouvant, lors d’une virée parisienne, qu’il goûte plus que tout la vision des très belles femmes. Un garçon charmant, «so cute» poufferaient-elles, qu’on peut voir pianoter sur le récent clip officiel pro-Barack Obama, sans doute jamais très éloigné en coulisses de l’antithétique Scarlett Johansson.
«Génie électrique». Soit un immense musicien fana de Bill Evans, né à Chicago le 12 avril 1940, et tôt dépisté sur le tarmac pianistique comme enfant précoce. Education classique dès l’âge de 7 ans ; joue in extenso le premier mouvement du Concerto n° 5 en ré majeur de Mozart à 11 ans en concert avec le Chicago Symphony ; enquille trois années et demie de composition au fameux Grinnel College, où il reviendra finir ses études en «génie électrique et musique» en 1971, c’est-à -dire une décennie après son tout premier engagement chez Donald Byrd.
A 22 ans, Herbie Hancock était déjà opérationnel à l’échelle planétaire, via la sortie de son premier album solo Blue Note, l’indéboulonnable Takin’ Off, avec le saxophoniste ténor Dexter Gordon et le trompettiste Freddie Hubbard.
Tout bien pesé, «génie électrique» lui va comme un gant de crin, même s’il lui arrive de se la jouer acoustique, prioritairement avec son ami Wayne Shorter. Autres compagnons de route et de cœur : Ry Cooder, ou Stevie Wonder, mais d’un peu plus loin. Comédien de prédilection, Christopher Walken : «Je l’adore, il est fou, je veux dire mentalement malade. Un vrai barge, mais quel acteur… L’un expliquant peut-être l’autre.» Ennemi personnel : «La techno, truc quasi militaire, produit d’un système pervers induisant souvent que le jazz est mort, alors qu’on n’a pas fini d’en faire le tour.»
Sa gloire : l’infinie fierté de son père. Cassure : la mort prématurée de sa jeune sœur, «un petit génie qui savait tout faire». Credo : «Je m’efforce toujours de trouver la voie qui me conduit vers le positif, donc vers la créativité. Quand j’ai sorti Rockit, par exemple, qui tranchait sur le reste de ma production, la critique a été sceptique mais le public a suivi, y compris en concert. Et, comme je considère la scène comme mon living-room, je m’y sens en famille. Dans les fêtes de famille, il y a toujours de l’imprévu, des faux départs, des contre-pieds.»
Pimp. Ceux qui ne connaissent pas Chameleon et Watermelon Man (1973) ou l’album Future 2 Future (2002) ont de la chance : il leur reste à gravir ces hauteurs noires et enneigées, comme le sont, dans un registre connexe, l’album de remixes rap cool de A Tribe Called Quest ou Amandla de Miles Davis. Justement.
Impossible d’invoquer Hancock sans passer par la case Miles Davis, pimp trompettiste bouché qui, les jours las, de son lit défoncé, auditionnait les musiciens par l’entremise de… l’interphone de son immeuble. Hancock-Davis, une longue affaire post-bop initiatique, entamée en 1963 dès l’intégration du second grand quintet du maître Miles, homme d’acier «à la peau orange et bleu», comme il nous le chuchotait de sa voix éteinte un chouette jour viennois en se pinçant très fort l’avant-bras, peu avant de mourir (1991) : «Il était évidemment très dur avec ses musiciens, dixit Hancock, mais le meilleur professeur du monde, car sa musique requérait un tel niveau qu’il nous poussait à démultiplier ensemble nos possibilités, tout en développant quelque chose d’extrêmement personnel. Sauf que l’esprit du jazz est ainsi fait qu’il n’y a jamais de compétition entre les musiciens. C’était la famille, il m’effrayait beaucoup, j’étais si jeune.»
Dernier détail. Hancock fabrique aussi de la bedroom music hypnotique de première bourre. Alors, rien que pour ça : «De toute façon, quand je joue, je sais où sont les bonnes vibrations !» Et, d’un index soudain opalescent, de désigner son sexe.
Sagapool en tournée
mai 17, 2008 by media
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Manouche, c’est le rêve nomade. C’est partir au loin sans regarder en arrière. C’est s’ouvrir au monde, explorer sans cesse de nouveaux horizons.
Paradoxalement, c’est justement en s’aventurant au-delà de leur créneau d’origine, la musique traditionnelle tsigane, que les membres de Manouche en sont arrivés à abandonner leur nom. Les fans devront s’habituer à leur nouvelle appellation: Sagapool.
«Cette fois-ci, on voulait un nom qui nous représente vraiment, qui ne s’apparente à aucun style de musique. On aimait bien la sonorité de Sagapool et, comme ça fait longtemps qu’on joue ensemble, les sagas, on les a vues passer! Notre collectif est aussi une sorte de pool», explique Guillaume Bourque, clarinettiste du groupe.
Le nom Manouche portait également à confusion. Des fans se présentaient à des spectacles de musique traditionnelle manouche en pensant qu’ils allaient voir leur groupe fétiche.
Le sextet québécois est en pleine tournée promotionnelle pour l’album Épisode Trois, disponible depuis le 6 mai dernier. Un album où l’exploration et le mélange des genres se fait sentir sur toutes les pièces.
«C’est plutôt un collage de styles. On évoque des genres plutôt que de les jouer. Ça crée une forme d’ambiance cinématographique», décrit Guillaume Bourque.
Au fil des années, les musiciens se sont de plus en plus éloignés de leurs premiers amours, la musique tsigane et le klezmer, une tradition musicale juive.
Luzio Altobelli, un des membres fondateurs du groupe, a toutefois voulu préciser que ces genres sont toujours présents dans leur musique.
Au lieu d’en constituer les bases, elles ne sont maintenant plus que des morceaux du puzzle musical qu’est Sagapool.
«Comme chacun des membres du groupe compose, c’est assez difficile de résumer notre musique en un seul mot. Sur l’album, par exemple, on a un swing et un ska, ajoute Altobelli. En général, on emprunte beaucoup au jazz.»
Dans l’écriture d’Épisode Trois, les membres de Sagapool se sont donné comme consigne de limiter la durée des morceaux.
Cette fois, ils se sont appliqués à réduire leurs chansons à «deux ou trois idées». Comme conséquence indirecte, leurs chansons prennent un format plus «pop» qui correspond davantage à ce qui est diffusé à la radio.
Les membres admettent que cela pourrait les aider à gagner une plus grande visibilité.
Les six membres du groupe possèdent une solide formation musicale et la plupart jouent plusieurs instruments sur l’album.
«On tenait à jouer les chansons en spectacle telles qu’elles sont sur le disque alors on doit donc souvent courir d’un instrument à l’autre. Parfois, je me retrouve même avec des instruments que je ne maîtrise pas vraiment», raconte Luzio Altobelli.
Peu de temps après avoir terminé l’enregistrement de l’album, l’ancien batteur du groupe, Louka Sirois, a quitté le groupe pour retourner aux études.
C’est Marton Maderspach, un Québécois d’origine hongroise, qui a repris le flambeau.
«Il fallait trouver quelqu’un qui correspondait à l’énergie du groupe et Marton a justement cette capacité extraordinaire de s’intégrer. C’est un musicien incroyable, il est capable de jouer du drum et du glockenspiel en même temps», s’exclame Guillaume Bourque.
En spectacle, Sagapool promet de continuer à jouer ses plus grands succès de l’époque Manouche.
Le groupe était d’ailleurs de passage cette semaine à Montréal, Trois-Rivières et Québec. Ils termineront cette mini-tournée ce soir à Sherbrooke.
Sagapool continuera de jouer un peu partout dans la province durant l’été, notamment en Gaspésie et dans le Bas-Saint-Laurent.•


