Le diable, Katrina et le berceau du jazz
mai 13, 2008 by media
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Une église à La Nouvelle-Orléans, près d’une place nommée Congo Square où, dit-on, le jazz a vu le jour. Un ouragan nommé Katrina. Dans le rôle du héros, un prêtre aussi secourable qu’indomptable, dont la verve et la gestuelle évoquent un Al Pacino black. Dans le rôle du méchant, un archevêque qui semble vouloir profiter de la catastrophe pour annexer l’église noire à une paroisse tenue par un prêtre blanc. Et en toile de fond «quelque chose de sale, de malsain, qu’on peine à cerner», souffle Peter Entell, réalisateur new-yorkais établi à Founex.

Ce sont les ingrédients de Shake The Devil off, nouveau film du cinéaste américain, auquel on doit notamment, ces dernières années, l’hallucinant Le Tube (sur les effets neurologiques de la télé) et le poignant Les arbres de Josh (une immersion dans le travail du deuil et de la transmission). Un nouveau documentaire? «Pour moi, Shake The Devil off est une comédie musicale. J’ai cherché la définition dans le Petit Robert. Est-ce que, pour appartenir à ce genre, un film doit forcément être drôle? Non. Il faut que son histoire avance à travers sa musique. Ce qui est le cas de mon film», explique-t-il.
On trouve dans le film quelques vedettes (la famille Marsalis, Charmaine des Neville Brothers), venues soutenir ce «lieu saint pour l’histoire de la musique». Et Mother Tongue, un des groupes qu’on y entend, a accompagné live les premières projections.
Un casting en or
Le point de départ? «J’ai eu un jour un coup de fil d’une amie à la La Nouvelle-Orléans. Elle avait dû quitter les lieux, comme tout le monde, la veille de l’arrivée de Katrina. En revenant en ville six mois plus tard, elle a découvert cette histoire et en a été horrifiée.» Les faits concernent la légendaire paroisse de Saint-Augustin, «la première église noire construite aux Etats-Unis», et son prêtre Jérôme LeDoux. Ce dernier est mis sur la touche pas l’archevêché dans le cadre des remaniements qui font suite à l’ouragan. Les ouailles du prêtre noir sont effondrées, puis prêtes à en découdre avec la hiérarchie ecclésiastique locale.
«Lorsque j’ai reçu cet appel, on ne savait absolument pas ce qui se passerait. Il fallait que je trouve une équipe et que je parte dans les trois jours, sans vraiment savoir quel serait mon sujet. J’ai pris le risque. Plonger dans une histoire sans savoir ce que ça va donner, j’adore ça.» La réalité qu’Entell trouve sur place récompense largement son audace. «Il y avait là un protagoniste fort, un casting en or. On était au milieu du tourbillon. Pas Katrina. Le deuxième ouragan, entièrement humain, qui s’est ensuivi.»
L’enjeu du drame qui se joue autour de Saint-Augustin? «Chaque bâtiment qui n’avait pas été détruit par l’eau valait une fortune. Et l’Eglise est le plus grand propriétaire terrien de La Nouvelle-Orléans… On percevait une histoire où se mêlaient le racisme et la cupidité.»
Face aux puissances de l’Eglise et de l’argent, on trouve des paroissiens tenaces et un prêtre un rien anticonformiste, attaché à l’esprit du christianisme plus qu’à sa lettre. «On dit que chez les habitants de La Nouvelle-Orléans on retrouve la mentalité des marrons, les esclaves qui s’étaient rebellés à Haïti et installés ici. Quant au père LeDoux, on le voit bénir un Noir habillé en chef indien. Autrefois, les esclaves en fuite se réfugiaient dans les réserves, où ils savaient qu’ils ne seraient pas dénoncés. Cette bénédiction n’est pas tout à fait un sacrement catholique.» Et la foi, dans tout cela? «Ce sont des gens très croyants. Ils commencent par prier. Mais, au cas où cela ne marcherait pas, ils ont un plan B.»

