Articles MarquĂ©s ‘boule-miroir’
The Lost Fingers: jazz sous boule-miroir
Ecrit par media le 26 avril 2008 – 10:20 -De jeunes virtuoses de QuĂ©bec font se rencontrer l’univers musical de Django Reinhardt avec les grands succès des annĂ©es 1980. Jouissif!

Ă€ eux trois, ils forment un puissant anachronisme musical. Ils incarnent le mariage incongru de deux univers antinomiques: celui des rythmes tziganes Ă la Django Reinhardt et celui de la boule-miroir des annĂ©es 80. Deux mondes irrĂ©conciliables n’eĂ»t Ă©tĂ© la furieuse curiositĂ© musicale de trois virtuoses et amoureux du jazz manouche.
Ces trois drĂ´les de zigues, ce sont les membres des Lost Fingers. Trois adorateurs de Django, qui ont baptisĂ© leur groupe en rĂ©fĂ©rence aux deux doigts que le roi du swing tzigane a perdus dans l’incendie de sa roulotte Ă l’âge de 20 ans. Une tragĂ©die qui n’a pas empĂŞchĂ© Reinhardt de devenir, avec ses doigts restants, l’un des plus influents guitaristes de toute l’histoire du jazz et une icĂ´ne que les tziganes vont aduler chaque annĂ©e jusque sur sa tombe de Samois-sur-Seine.
Avec The Lost Fingers, on est donc en terrain connu. En fait, on n’est pas perdus du tout. Quand la pompe Ă deux temps propre au rythme manouche s’emballe et entraĂ®ne dans son sillage la guitare Selmer dans de frĂ©nĂ©tiques solos chromatiques, l’univers tout entier de Django envahit nos tympans. Puis, tout Ă coup, un vague sentiment de dĂ©jĂ -entendu nous titille l’oreille. Notre mĂ©moire auditive se trouve soudainement en proie Ă un puissant trouble de la personnalitĂ© musicale.
C’est que les trois jazzmen des Lost Fingers se sont coincĂ© les doigts dans des succès des annĂ©es 80, pour leur plus grand bonheur et le nĂ´tre. Entre deux volĂ©es d’arpèges diminuĂ©s s’impriment sur leur manouche festif les mĂ©lodies de Billie Jean (Michael Jackson), de Tainted Love (Soft Cell), de Touch Me (Samantha Fox), ou mĂŞme de Pumping Up The Jam (Technotronic)! D’oĂą cette vague impression de connaĂ®tre sans connaĂ®tre.
Leurs parodies sont Ă ce point bien ficelĂ©es qu’on en oublie presque le kitsch fini de la version originale et qu’on bĂ©nit ces dieux de la guitare d’avoir tirĂ© du cimetière ces oubliĂ©s du palmarès des annĂ©es 80. Sourire en coin, on laisse l’avalanche de notes dĂ©bouler dans nos oreilles bĂ©ates et le rythme gitan nous donner des fourmis dans les jambes.
De la musique plein les doigts
Il y a Ă peine un an, le trio de cordes qui rallie Christian Roberge, Byron Mikaloff — deux guitaristes classiques formĂ©s au Conservatoire de musique de QuĂ©bec — et le contrebassiste Alex Morrissette (UniversitĂ© Laval) commençait Ă peine Ă trimballer son swing manouche dans les bars, les rĂ©ceptions et les mariages. Un soir, Roberge, le chanteur du groupe, eut soudain la drĂ´le d’idĂ©e d’entonner un classique des annĂ©e 80, pour amuser la foule.
«Byron et moi, nous faisions du jazz manouche ensemble depuis longtemps. On s’est tout Ă coup amusĂ©s Ă trouver des classiques des annĂ©es 80. On s’est battus pour choisir les pièces tellement il y avait un grand choix! MĂŞme si le tempo est souvent similaire Ă la version originale, on a variĂ© les rythmes. Parfois, on a changĂ© carrĂ©ment l’harmonie», explique Christian Roberge, la voix chaude des Lost Fingers.
Remaniés façon The Lost Fingers, des tubes comme Careless Whisper (George Michael), You Shook Me All Night Long (AC/DC) ou Part Time Lover (Stevie Wonder) deviennent sous leurs doigts des pièces quasi méconnaissables.
Douze mois après leur introduction par effraction dans l’univers chromĂ© des annĂ©es 80, ces fous du jazz avaient amassĂ© assez de matĂ©riel pour produire un disque complet. «Quand ils ont fait Touch Me de Samantha Fox, la salle a trouvĂ© cela tellement drĂ´le! De fil en aiguille, ils ont adaptĂ© d’autres chansons. J’ai fait Ă©couter ça Ă Paul Dupont-HĂ©bert et ça lui a plu tout de suite», explique leur gĂ©rant, Richard Samson, rĂ©alisateur de leur premier disque et propriĂ©taire de l’ImpĂ©rial de QuĂ©bec.
Tellement plu, en fait, qu’HĂ©bert, propriĂ©taire de l’Ă©tiquette Tandem (qui diffuse Pascale Picard, Duo Dubois, Francis Cabrel), a craquĂ© et leur a proposĂ© illico de produire leur premier disque. Comme ça. Les trois musiciens de la rĂ©gion de QuĂ©bec ont rĂ©cemment fait un tabac Ă MontrĂ©al en première partie de Pascale Picard au Club Soda, les 18 et 19 avril derniers, avec leur manouche travesti en new wave, en R&B et en rock.
Le lendemain de leur apparition au Club Soda, le site du groupe, hĂ©bergĂ© par myspace.com, a reçu quelque 800 visites par jour. HĂ©bert, un proche de RenĂ© AngĂ©lil, leur a proposĂ© d’inclure Ă leur premier disque au moins une chanson en français tirĂ©e des annĂ©es 80. Le choix s’est arrĂŞtĂ© sur Incognito de CĂ©line Dion. Un choix qui se discute, mais bon. La voix jazzĂ©e de Roberge, les envolĂ©es de guitares et la contrebasse alerte font vite oublier l’insipiditĂ© de la version originale. Et on sourit.
«C’est un groupe qui ratisse large et qui rejoint autant les fans de musique manouche que ceux qui ont connu la musique des annĂ©es 80, avec AC/DC, Jackson et tous les autres. Ça dĂ©mocratise le jazz manouche», affirme Richard Samson.
Ces Ă©mules dĂ©jantĂ©s de BirĂ©li Lagrène et de Django viennent d’ĂŞtre choisis par le Festival international de jazz de MontrĂ©al pour animer le Cabaret 5 Ă 7 qui se tiendra tous les soirs dans la tente-miroir qui sera dressĂ©e sur la nouvelle place des Festivals, angle Jeanne-Mance et Maisonneuve. Ils iront aussi gratter leurs caisses du cĂ´tĂ© du Festival d’Ă©tĂ© de QuĂ©bec les 3 et 4 juillet, et plus tard au Festival international des guitares du monde de l’Abitibi.
«Notre rĂŞve, ce serait de rencontrer Woody Allen, qui va venir jouer avec son band», rĂŞve tout haut Alex, le cadet du groupe, Ă©tudiant en programmation d’ordinateur. MĂŞme si les Ă©vĂ©nements se prĂ©cipitent pour The Lost Fingers, cela n’a pas empĂŞchĂ© son collègue Christian Roberge, 32 ans, de terminer ces derniers mois son doctorat en biologie.
Des projets de tournĂ©es avec Pascale Picard, qui se prĂ©pare Ă faire le saut en Europe et aux États-Unis cet automne, planent aussi dans l’air. «Pascale a beaucoup aimĂ© jouer avec eux et a lancĂ© l’idĂ©e d’une première partie pour sa prochaine tournĂ©e», confie Samson. Mais au moment d’aller Ă©couter ces trois drilles faire claquer leurs cordes claires dans l’antre de Dupont-HĂ©bert, boulevard Saint-Laurent, jeudi dernier, rien n’Ă©tait encore coulĂ© dans le bĂ©ton. Entre-temps, leur disque atterrira sur les tablettes des disquaires dès le 5 mai.
Joyeuse contorsion musicale, donc, que cette première mouture sur disque des Lost Fingers. Des doigts agiles et moqueurs, évadés dans une décennie musicale qui était presque reléguée aux oubliettes. Parions que Django rira dans sa tombe.
Tags: boule-miroir, jazz, Lost Fingers
PostĂ© dans ActualitĂ©s | Aucun Commentaire »
