Jazz Nomades - La Voix est libre 2008. Première soirée…
Le théâtre des Bouffes du Nord, cet antre somptueusement déglingué aux couleurs d’intérieur orientaliste, est sans doute le meilleur lieu pour ce “mélange adultère de tout” qu’est un festival Jazz Nomades.
La programmation concoctée par Blaise Merlin ne ressemble à aucune autre. Jugez-en : ce premier soir, nous avons eu un astrophysicien philosophe, un oud hero comme il y a des guitar heroes, une danseuse soufie, un chanteur du Rajasthan, 199 définitions du mot Dieu, un percussionniste faussement brouillon, un trio méditerranéen… et pas de raton-laveur, mais peu s’en faut. Le tout donnant un curieux sentiment de cohérence, pourtant. Une cohérence qui se trouve dans le fil conducteur du festival : la voix. Parlée ou chantée, dite, peu importe : libre.
Trinh Xuan Thuan est astrophysicien. Collectionneur de nébuleuses, promeneur du cosmos, il vous parle des galaxies en spirale comme s’il s’agissait de ses petites nièces. De sa fréquentation de l’infiniment grand, il a tiré un enseignement qu’il vous fait partager, modeste et plein d’humour, sur la place de l’être humain dans le grand tout. En quelques diapositives, on passe de l’Antiquité pour laquelle la Terre reposait sur des colonnes - l’homme au milieu, le soleil tournant autour -, aux représentations actuelles - une infinité de systèmes solaires dans une infinité d’espaces… Histoire d’une sévère déconvenue ! Une désillusion libératrice, au bout du compte : Dieu joue aux dés, la nature improvise et voici : le jazz est la forme musicale la plus proche du fonctionnement de l’univers. On se disait aussi.
Badila rassemble des musiciens et une danseuse français, indiens et iraniens. Leur répertoire intègre les traditions de la Perse et du Rajasthan, mais aussi d’Afrique où le co-leader Bastien Lagatta a séjourné. Le groupe invitait ce soir-là Mehdi Addab, joueur de oud électrique, dont les ressources musicales sont indiscutablement pop-rock. Un riff emprunté à “Sunshine of Your Love” ou à “Machine Gun” de Hendrix, des textes déclamés sur des pentatoniques mi-arabes, mi-blues, des incursions latines… On avoue avoir été plus convaincue par Mame Khan Manghaniyar, dont les improvisations plus traditionnelles respirent la sincérité, que par la pop cosmopolite du groupe ou la danse “soufie” - inspirée des derviches tourneurs - d’Ava Farhang. Tout de même, la danseuse finit par ressembler aux galaxies en spirale chères à Trinh Xuan Thuan et cela, c’est plutôt sympathique.
Entracte. Retour. Dominique Pinon, comédien, lit les 199 définitions du mot Dieu de Valère Novarina. Le comique sourd lentement de la juxtaposition entre grandiloquence et dérisoire. Profondeur et trivialité s’annulent mutuellement au fil d’une impassible litanie qu’accompagnent les interventions frénétiques d’un Denis Charolles qui rappelle la coccinelle de Gotlib, arpenteur de scène au trombone, Zorro armé d’une tige filetée, remuant pêle-mêle arrosoirs, cloches, sourdines. Les feuilles de papier tombent, Charolles se mue en Sisyphe à la grosse caisse, Pinon s’écrie “Mort à la mort !” ; on applaudit Novarina, Victor Hugo, les interprètes.
Enfin, la Méditerranée faite improvisation. Le gnawi Majid Bekkas, chanteur, joueur de guembri et d’oud et l’Alicantin Ramon Lopez, batteur, qui ne comptent plus les aventures communes (hommage à Rahsaan Roland Kirk en 2002, La Cité Invisible avec Pedro Soler en 2003, trio avec Joachim Kühn depuis 2007… ) étaient rejoints par un Lyonnais de marque : Louis Sclavis. Des problèmes très visibles de retours scène ont pollué les premiers instants, rendant difficile la concentration des trois musiciens. Puis, autour d’un thème de Bekkas, les rôles s’établissent. Le Marocain installe les grooves, Sclavis cherche dans ses clarinettes des échos de hautbois arabe, parle dedans, se lance dans une composition instantanée ; Lopez, joueur, ponctue, reprend la mélodie sur ses toms, amorce un solo, repart dans le collectif. L’improvisation fait éclater la structure des morceaux, Sclavis retrouve des impressions d’Afrique et semble vouloir prendre le leadership. On en redemande, le trio revient avec Majid Bekkas à la kalimba, la salle est ravie. C’est fini mais ce n’est pas fini : ça dure trois jours, on reviendra demain.
Le souffle de Maalouf sur Douarnenez
Le Festival du cinéma de Douarnenez s’est clos le samedi 23 août par le récital du trompettiste Ibrahim Maalouf. Quel choix plus judicieux que celui de ce musicien libanais pour parachever ce 31e Festival consacré au Liban ?
Maalouf est un nom qui vous est familier ? C’est normal ! C’est aussi le nom du célèbre écrivain Amin Maalouf. Mais c’est d’un autre Maalouf talentueux dont je vais vous parler ici…
D’un Maalouf à l’autre
Ibrahim Maalouf est le neveu d’Amin Maalouf, mais il est surtout le fils du trompettiste Nassim Maalouf et de la pianiste Nada Maalouf, petit-fils aussi du poète et musicologue Rushdi Maalouf. Malgré cela, il ne lui sera pas difficile de se faire un nom à lui car son talent explose et les critiques saluent déjà son premier album Diasporas comme un chef-d’œuvre incontournable. Ils n’ont pas tort. Jugez-en vous-même : un morceau peut être écouté sur le site d’Ibrahim Maalouf.
Qui est Ibrahim Maalouf ?
C’est un jeune trompettiste de génie qui a été l’accompagnateur de chanteurs comme Matthieu Chédid, Vincent Delerm, Arthur H, Thomas Fersen. C’est surtout un virtuose qui a commencé très jeune la trompette et qui a remporté de nombreux concours nationaux et internationaux. Il débute l’étude de la trompette à l’âge de 7 ans avec son père, ancien élève de Maurice André. Dès l’âge de 17 ans, il se fait remarquer par les professionnels pour son interprétation, en concert avec orchestre de chambre, du 2e Concerto Brandebourgeois de Bach. Une œuvre réputée comme étant l’œuvre la plus difficile dans le répertoire pour trompette classique.
Ce jeune musicien, formé à la perfection dans le style classique, a souhaité prendre de la distance avec le son trop puissant, “presque martial” de la trompette classique. Il a joué dans un premier groupe, “Farah”, teinté d’une couleur jazz’orientale prononcée, mais sa naissance à la musique moderne passe surtout par son premier album, Diasporas qui est au carrefour du classique, du jazz aux sonorités orientales, de l’électro et du funk. C’est son concert du 12 février 2006 au New Morning de Paris qui l’installe définitivement sur la scène française de Jazz’ Électro Oriental Rock.
Maalouf, formé très jeune à la discipline rigoureuse de la musique classique, est au contraire un autodidacte en jazz.



